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samedi 13 août 2016

Goowa

L’atelier est sombre, enfumé. Les machines vrombissent tels des insectes rampant sur une planche de bois. Rythmique assourdissante. Les petits travailleurs s’affairent tête baissée, sur leur caisson de travail. Leurs yeux fatigués ne se lèvent jamais vers l’éclairage artificiels, encrassé de toiles d’araignées, leurs doigts habiles posent, collent, fixent, soudent à grande vitesse. Chaque geste leur prend en moyenne 0,9 secondes.
L’agent de maîtrise fait claquer ses bottes dans ses travées. Vêtu d’une combinaison de cuir et d’un masque moulants, il lève bien haut son fouet et tend la lanière d’un geste sec, pour signifier à chacun que la moindre baisse de productivité sera sanctionnée. Pour estimer les pertes de rythme de chaque employé, un pod, enserré autour de son poignet, lui restitue la moyenne de cadence de chacun.
Soudain, une chaîne de montage tout entière ralentit. Il se précipite, visualise le principal coupable et lance son fouet dans le dos famélique d'un laborieux. Pris d'un malaise, le misérable s'écroule de sa chaise et tressaute sur le plancher en bavant, secoué de convulsion. Son regard s’éteint bientôt, et l’agent de maîtrise demande aux nettoyeurs de jeter ce mauvais élément au rebut. Pas grave, ce ne sont pas les postulants qui manquent. Un autre enfant est bientôt choisi dans le hangar, où les prétendants forcés à ce poste, vendus par leurs parents, s’entassent, enchaînés aux murs de pierre.
L'employé neuf prend la place du précédent et relance la machine avec vigueur. Par acquit de conscience l’agent de maîtrise lui assène un coup de fouet, pour le motiver, avant de repartir dans les travées, et de faire de nouveau claquer ses bottes.

Le soir venu, l’agent Holdson quitte l’atelier ; dans le couloir, il croise son remplaçant de tournée, un barbare roux à queue-de-cheval. Ils se saluent bruyamment, prennent de leurs nouvelles, se congratulent pour les excellents résultats de l'unité de production, et de la firme en général. En fin d'année, leur prime leur permettra de se payer de belles vacances. Avant de quitter l’usine, Holdson s’empare d’une boîte contenant le produit fini.
Une voiture avec chauffeur le conduit jusqu'à sa résidence privée, protégée d'une grille haute de trois mètres. Elle s'arrête devant l'entrée du bâtiment B. Il remercie son chauffeur, lui glisse un billet dans la paume, indique le code secret pour ouvrir la première porte, passe son badge personnel dans un boîtier, près de la seconde, et pénètre dans l'ascenseur pour retrouver son petit appartement, au quatrième étage.
Son fils de dix ans l’accueille avec une joie non feinte. À l'école, il a conçu tout seul une maquette de centrale nucléaire. La fierté transparaît dans son regard bleu, ferté bientôt remplacée par l'envie, lorsqu'il aperçoit le carton porté par son père. Un trésor. La nouvelle version de la console Goowa.
Holdson a apporté trois jeux avec lui, son gosse va les tester. Les résultats seront remontés à la direction. Mais il ne doutait pas un instant de la haute qualité du produit, ni de son futur succès.

Une console de jeux dernier cri à 19€, la concurrence ne pourra pas lutter…