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samedi 3 juin 2017

From outer space

Nous nous écrasâmes sur Terre, Emmy et moi, en plein jour, au nez et la barbe de tous les radars. Notre capsule fendit le ciel par un temps splendide, au-dessus d'un paysage idyllique qui, sur le moment, nous indifférait totalement. Seule nous importait la violence de l'impact. Elle fut brutale, et c'est peu dire. La carlingue fut liquéfiée, ratiboisée. Notre habitacle résista, mais vu la température, je savais que nous devrions en sortir au plus vite. J’empoignai ma sœur à bras le corps pour la projeter hors de la cabine. Elle fut épargnée. Pas moi. L'explosion me souffla de plein fouet. Je fus expulsé sur près d'une centaine de mètres, gravement brûlé. La douleur, je pouvais gérer, c'était facile. Après plusieurs décennies à creuser dans la roche avec mes mains, au fond d'une mine, je m'étais endurci. Par contre, je n'avais jamais eu à subir de handicap durable, et visible. Ces brûlures m'avaient ravagé. J'étais devenu pour les autochtones de cette planète, d'une laideur repoussante. Même pour Emmy, ce qui était bien plus traumatisant. J'aurais aimé lui paraître agréable, voir dans ses yeux, lors de nos rencontres, un peu d'affection. Avec ce faciès d'épouvante, cela relevait de l'impossible. Même avec la meilleure volonté, elle ne pouvait plus m'approcher comme autrefois. C'était au-dessus de ses forces, et je le comprenais.
Les anciens avaient vu juste. Ces terriens nous ressemblaient. En interne, nous possédions deux cœurs, trois cerveaux, quatre reins, huit poumons, toutefois d'apparence, n'ayant pas d'excroissance ou d'organe saillant, nous pouvions nous fondre parmi la population.
Emmy fut très vite acceptée par les habitants du bourg où nous trouvâmes refuge. Plutôt jolie, elle fit l'unanimité, surtout du côté des mâles... tandis que moi, j'inspirais le dégoût, et souvent la peur. J'étais grand et puissant, mes mains ressemblaient à des haches, j'aurais dû plaire ; au lieu de cela, d'aucuns voyaient en moi une menace, à cause de ce visage détruit.
Je m'attendais au rejet en arrivant ici. Nos pairs nous avaient prévenu. J'enrageais de devoir le subir à cause de ma « sale gueule » plutôt que de ma nature extraterrestre. J'aurais pu échapper à cette explosion, si je n'avais pas perdu du temps...
Je jalousais Emmy. Elle avait vite trouvé un compagnon, et s'était installée à la campagne dans une belle maison. Pour ma part, sans travail, sans amis, sans amours, j'errais dans les rues, épié par des passants méfiants ou hostiles.

Quitter cette planète n'est plus possible. Je savais dès le départ que le voyage serait un aller simple.
Cette nouvelle vie aurait pu me sourire, je n'ai pas eu de chance. Qu'à cela ne tienne ! J'ai pris ma décision.
Je suis parti en Angola. Ici, il existe encore des mines de diamant.

Je possède certaines compétences, alors foutu pour foutu, autant ne pas les perdre...

vendredi 28 avril 2017

Marche et crève

Oh non ! Vacherie !
Le sol avait pourtant l'air solide. Mon pied s'est enfoncé jusqu'à la cheville. Un véritable sable mouvant. Saloperie ! Je tire un coup sec, et un remugle nauséeux me saute au nez. C'est tellement dégueulasse que je me précipite à l'écart, dans la forêt, pour ne plus le respirer. Ma godasse est couverte d'une substance brune et jaune. C'est quoi ce truc ? Un mélange d'argile et de boue ? En tout cas, ça schlingue sévère !
Je m'aide de la végétation pour m'en débarrasser. Bon, ça ira. Plus qu'une heure avant le retour au bercail. J'ai hâte d'en finir.
Un peu d'humidité s'est infiltrée, mais ça va aller. Je reprends ma route.
Et puis non. Ça ne va pas. Je ne saurai dire ce qui se passe. Une sensation de brûlure au bout du pied gauche. Je regarde ma grolle, elle a l'air normale. Une ampoule sans doute. Manquait plus que ça !
Allez, je ralentis un peu, inutile de faire du zèle.
La sensation ne s'estompe pas. Elle s'aggrave, même.
Je suis obligé de m'arrêter. Je m'assois sur un tronc couvert de mousse, et j'observe la chaussure. Elle semble en bon état vue de dessus, mais de profil, le caoutchouc est attaqué, et le tissu s'est désagrégé. L'étanchéité est foutue !
Bordel ! Une paire à 200 boules !
Je prends peur. Je délasse, libère mon pied. C'est pire que ce que j'imaginais. La chaussette est fondue. Mes orteils sont à nu, et leur couleur orangée m'inquiète beaucoup. Les ongles ont noirci ; ils exhalent une odeur de pourriture infecte. Merde !
Je retire cette frippe déchiquetée. Trop vite. L'épiderme de la plante du pied vient avec. Je le sens se détacher. Une sensation de froid caractéristique de l'écorchement m'alerte trop tard. J'ai le dessous du panard à vif. Pour le moment ce n'est pas douloureux, mais dès que je vais y toucher...
Bon sang ! Mon pouce a gonflé. Une mousse orangée suinte sous l'ongle. Quand j'appuie sur l'extrémité gonflée à bloc, elle déborde à gros bouillon. C'est normal, ça ? J'ai pas l'impression. Et la corne se soulève d'une manière anormale après chaque pression. Elle n'adhère plus à la peau. Purée, tous mes orteils se dénudent ! Un haut le cœur me pétrifie ? J'ai les doigts englués dans ce pus malodorant. Faut que je nettoie cette merde !
Je débouchonne ma bouteille, difficilement. Mon cœur bat à se rompre, mes geste sont lourds et imprécis. Je renverse la moitié de mes réserves avant d'atteindre le pied. Un ongle se détache, celui du pouce. Je le vois tomber dans les fourrés, suivi bientôt par un autre. Je comprends trop tard que le remède est pire que le mal. L'eau agit comme un adjuvant. Elle favorise la corrosion au lieu de l'interrompre. Je vois sous mes yeux mon panard se désintégrer !
Le liquide coule sur la chair. L'orange se dilue, l'odeur s'estompe, mais je vois apparaître du rouge. Il n'y a plus de peau.
Les derniers vestiges d'épiderme ruissellent jusqu'au talon. Puis s'écoulent en une masse gélatineuse. La chair à vif se liquéfie à son tour, perd toute consistance, jusqu'à laisser apparaître l'os. Les lambeaux se détachent et pendent comme de vieux rideaux, avant de sombrer en une masse spongieuse. Les senteurs de pourriture reviennent, chargées de celle du sang. L'effet de l'acide ne s'arrête pas. Un os tombe. Puis un autre. Je ne tiens plus. Il me faut de l'aide.
J'enlève mon T-shirt. Il est un peu humide, mais je n'ai que ça. J'enroule mon pied dedans. La douleur me fait vaciller. Ma tête tourne, mais la terreur m'octroie des forces insoupçonnées. J'attache le tout comme je peux, et je repars. Une route passe à proximité.
En claudiquant, aidé de mon bâton, j'avance assez vite. J'y serai bientôt.
Oh non ! Mon pied blessé a heurté un rocher. Je trébuche. Un craquement se produit. Une douleur atroce me déchire la jambe. Je tombe. Quelle horreur ! Des pointes d'os ont crevé mon pantalon, juste au dessus de mon bandage de fortune. Je hurle, je rampe.
Enfin la route. Une voiture approche. Je suis allongé sur le bas-côté, le conducteur me verra forcément. Non. La première passe, pas de frein. Une deuxième également. Mes espoirs s'atténuent, mon attention se focalise alors sur la souffrance. Ma jambe est en feu. Quelque chose coule de la fracture, une sorte d'humeur fétide.
Je suis sur le point de m'endormir lorsque j'entends enfin un moteur au ralenti. Deux personnes s'approchent. Je n'ai pas la force de les supplier.
- Hum... dis voir, ce serait pas le touriste d'hier ?
- Ouais, celui qui s'était plaint d'être chahuté par mon rottweiler. Sois disant faut lui mettre une muselière.
- Il a l'air mal au point, et c'est pas à cause du clébard.
- T'as raison ! Je crois plutôt que le monsieur a mis les pieds là où faut pas les mettre.
- On a peut-être enterré des trucs pas clairs dans la forêt. Mais le maire est au courant. C'est en quelque sorte « officiel »...
- Oui, si on veut. Le problème, c'est que ça doit pas être rendu public, c't'affaire.
Qu'est-ce qu'ils disent ? J'ai du mal à comprendre. Ma cuisse semble attaquée à son tour.
- On va juste te traîner dans la mare, là-bas. C'est pas méchant, une petite baignade...


dimanche 19 mars 2017

Chloé

Je l'aime ma Chloé.
Cela fait trois ans que nous ne vivons plus ensemble – pensez-vous, elle voulait un enfant ! - mais elle est toujours là pour moi. A toute heure de la journée, et même de la nuit, je peux lui rendre visite, sa porte est toujours ouverte. C'est bien pratique par temps de vaches maigres. J'ai du succès avec les femmes, mais que voulez-vous, parfois, certaines se font désirer. Elles appellent ça rester dignes. Drôle d'idée. Moi, je m'en fiche, j'ai ma Chloé !
Quand je l'ai appelée à trois heures du matin pour m'aider à découper les corps, elle a été un peu dubitative.
- De quoi ?
- Les corps, Chloé. Découper les corps !
- Pour quoi faire ?
Elle est jolie, mais pas très futée, ma Chloé.
- Éliminer les preuves.
- Ah...
Elle est venue, et elle m'a aidé du mieux qu'elle a pu. Surtout pour éponger car il y en avait, du sang. Une vraie fontaine ! Un couple et deux adolescents, ça chiffre dans les vingt litres ! Au moins !
- Pourquoi tu les as tués ?
Elle m'a demandé ça après avoir rempli le sixième sac. Elle est un peu à retardement, ma Chloé.
- Pour l'or. Tu sais, la petite caisse héritée de ton grand-père.
- Ah...
Pendant qu'on roulait en direction de la forêt, elle m'a posé une autre question :
- Tu ne pouvais pas la prendre et partir avec, sans tuer personne ?
- Si je l'avais trouvée, j'aurais sans doute fait ça. Le problème, c'est que ton crétin de neveu m'est tombé dessus dans la cave. Il a menacé d'appeler les flics. Il a réveillé tout le monde. Bref. C'était la merde, j'ai dû improviser. Et bien entendu, je n'ai pas mis la main sur l'or. Ils ont dû le cacher ailleurs.
- Ah...
Elle avait l'air contrarié. Et comme pour confirmer mes craintes, elle a ajouté.
- Je l'aimais bien, mon frère.
J'ai posé ma main sur la sienne pour la consoler. Nous avons échangé un regard. La tendresse se lisait dans ses yeux. Une fois stationnés sur un chemin forestier, nous nous sommes embrassés. Manque de place, manque de temps, j'ai déboutonné la fermeture de mon pantalon et ai offert à sa bouche l'objet de notre désir mutuel. Elle aimait bien ça, ma Chloé. Elle me disait souvent que j'avais bon goût !
Ensuite, nous avons creusé, enfin surtout elle. Avec ma scoliose, je dois me ménager. Nous avons déposé les sacs dans les tombes improvisées, j'ai tout incendié à l'essence. Ensuite, nous avons recouvert le brasier. Ni vu, ni connu.
Je l'ai raccompagnée chez elle. Elle m'a proposé de rester, mais compte tenu des circonstances, j'ai préféré décliner l'invitation. Je lui ai promis de la rappeler.
Une fois de retour chez moi, j'ai compté les pièces. Il y en avait moins que prévu, mais le revendeur au coin de ma rue me les a achetées sans poser de questions. C'était suffisant pour me tirer de ce pays, et à tout jamais.

La police a inculpé Chloé peu de temps après mon arrivée à Singapour. Dommage, mais c'est de sa faute. Elle n'avait qu'à mieux nettoyer !  

dimanche 5 février 2017

Quelle poisse !

Ce gamin se montre récalcitrant. Cette conversation va tourner au vinaigre et d'ailleurs peut-on appeler cet échange une conversation ?
  • Salut petit, j'adore tes chaussures.
  • Et alors ?
  • On échange ?
Le regard du gamin passe de l'amusement à la colère en un quart de seconde, devant je suppose, le sérieux de ma requête.
Il reprend sa route, et je le poursuis, bien entendu. Des Nike Air jaune fluo sur le dessus et rose sur les flancs et le talon. La classe pour courir ! Impossible de ne pas attirer les regards. Il me faut ces shoes !
Moi avec mes Asics blanches, j'ai l'air d'un plouc. Sérieux, si je croise une pépé, affublé de telles godasses, je peux me rhabiller pour tenter une approche. L'habit fait le moine, et basket minable suppose joggeur minable. Ça fait un moment que je me fais cette réflexion, je me suis trop fié au prix lors des soldes, et là, devant les merveilles de ce gamin - de quoi ? Dix-sept, dix-huit ans ? - je réalise que j'aurais dû choisir ce modèle. Ok, les magasins de sport en proposent toute l'année, j'ai les moyens, pas la peine d'attendre une promo mais en ce moment, je cours en forêt, pas dans un magasin de sport ! C'est maintenant que l'occasion se présente, c'est maintenant que je dois agir. Pas la peine de tergiverser. Je proposerai bien de l'argent, seulement je cours léger. Je n'ai même pas de téléphone sur moi. Lui non plus, apparemment. À moins que...
Je le saisis par l'épaule, il se dégage avec agressivité :
  • Hey, ça va pas ! Faut vous soigner !
  • Attends ! Tes chaussures me plaisent vraiment !
  • Z'avez qu'à vous acheter les mêmes !
  • Réfléchis, tu vas y trouver ton compte.
Intrigué, il se calme un peu. Regarde à gauche à droite, derrière... J'en profite :
  • Ok, mes pompes ne sont pas terribles. Mais je peux te donner du fric. Tu as raison sur un point, je pourrais en trouver dans un magasin, mais je suis un sanguin, une envie est une envie. Je veux bien les payer deux fois le prix si tu me les file maintenant.
  • Du fric ? Ici ? Vous êtes en legging, vos poches sont vides !
  • Pas faux ! Je te passe mon numéro de mobile. À ton retour, tu me recontactes et nous convenons d'un rendez-vous. Ne crains rien. Je suis sincère, je ne vais pas t'arnaquer.
Il secoue la tête négativement, c'est pas bon du tout !
  • Allez consulter, vous êtes malade !
Et il reprend sa course.
Quelle poisse !
Je me rue sur lui, le plaque au sol. Il se met à hurler, j'appuie son visage contre la terre du chemin. Je frappe sur sa nuque. Lui fait une clé de bras, pour étouffer ses cris. Nous roulons jusque dans le sous-bois. Il est coriace, mais je le tiens bien. Je le relâche. Il ne bouge plus. Son regard reste figé dans le néant. J'ai serré trop fort, trop longtemps. Voilà ce qui arrive quand on refuse une proposition honnête !
Cela me contrarie. Je ne lui voulais aucun mal, vraiment. Si quelqu'un passe à ce moment, je vais être désigné coupable, sans élément probant prouvant la nature accidentelle du décès. Je me dépêche. La droite en premier.
Bordel ! Je n'avais pas remarqué ce détail. Ce gosse possède des pieds de géant ! Il fait quatre tailles au-dessus de la mienne ! Le sort s'acharne. Je remets tout en place. De cette façon, les flics ne comprendront pas le motif.
Allez, je file.
Heureusement, je suis loin de chez moi.
Parti au cœur du Morvan pour me ressourcer, sur les conseils de mon psy, je n'ai prévenu personne et ai payé mon hôtel en liquide dans le plus parfait anonymat. Ok, de nos jours, nul ne passe totalement inaperçu, les caméras de vidéosurveillance sont légions, mais c'est tout de même plus sécurisant. Je suis très prévoyant. De surcroît, je n'ai de compte à rendre à personne, vivant seul sans enfants.

D'ailleurs, je me demande bien pourquoi un mec sérieux comme moi, qui entretient son corps trois fois par semaine, ne trouve pas chaussure à son pied !

vendredi 23 décembre 2016

Frère Noël

L'industrie du Père Noël tournait à plein régime. Il fallait bien ça pour livrer des milliards de cadeaux en quelques heures.
Les jouets tombaient en averse sur de gigantesques tapis roulants molletonnés, et s'écoulaient un par un dans les machines ultra-perfectionnées chargées de les empaqueter. En sortie de chaîne, des lutins peaufinaient l'ensemble en y ajoutant des Stickers avec les noms des bénéficiaires, et du fil doré pour décorer.
Les trolls récupéraient les hottes débordantes jusqu'aux traîneaux, traîneaux que le maître des lieux conduisait à leur destination, avec une rapidité vingt fois supérieure à celle de la lumière...
Cette année encore, ce serait un succès. Chaque enfant de foi chrétienne trouverait le cadeau de ses rêves sous le sapin, devant la cheminée ou sur la table du salon.
Et ça, le vieux Noël y tenait beaucoup !

Quelque part en France, le petit Julien, huit ans, ouvrit le grand paquet rectangulaire où il pensait trouver le camion de pompier tant attendu. L'explosion réduisit en cendres fumantes sa maison, ainsi que celle de ses deux voisins.
En Allemagne, le facétieux Boris déchira le colis contenant à n'en point douter son nécessaire de prestidigitateur. Un grand boum emporta son appartement, et fit écrouler l'ensemble de sa résidence.
Aux Etats-Unis, le chétif John réduisit en lambeau l'emballage où devait se nicher une grande boîte de chocolats. Un souffle meurtrier détruisit sa maison et répandit un incendie dans le reste du lotissement.
Les déflagrations ponctuèrent la nuit du réveillon de millions d'explosions partout en occident.
Le frère Noël admira son œuvre du haut des cieux, les cadavres égorgés de ses lutins agonisant à ses pieds... Il se leva soudain et hurla :

« Allah akbar ! »

samedi 19 novembre 2016

Caribou !

Je coupe du bois. Du matin au soir, c'est mon boulot. Mon métier, quoi. Aujourd'hui je prépare des bûches. Pour ma pomme. Pas légal, et alors ? Vu le prix du bois, je ne vois pourquoi je me gênerais... La cheminée tourne à plein régime avec cette foutue neige ! 
J'ai presque terminé. Je dois avoir accumulé près de deux stères, de quoi tenir un moment. Je suis crevé, mais allez ! Encore une. Je lève la hache, j'abats la hache. J'ai une sacrée douleur dans les épaules et le dos. C'est du sport ! 
Ras-le-bol. Faut que je me repose. J'allonge la hache contre un arbre. 
Hé ! Bordel de merde ! Qu'est-ce qu'il fabrique ce caribou ? J'ai cru qu'il me chargeait !
Encore un peu, je le prenais en pleine face ! L'accident débile ! Je me voyais déjà raconter à ma femme « Un caribou m'est rentré dans le lard, chérie, l'accident bête ! » Elle se serait bien foutu de ma gueule !
J'observe le bestiau qui se rue comme un malade. Je ne sais pas où il va, mais il y va !
« Oh, le caribou ! », je lui lance, en riant. Tu parles ! Il ne ralentit même pas.
Je me marre, lorsque soudain, quelque chose me percute le mollet. Ça me fait un mal de chien ! Je m'écroule sur un genou. Ça pisse le sang. Un bel écarlate s'étale sur la neige parfaitement blanche ! Putain ! Je me suis fait tirer dessus !
Je retourne à mes bûches en titubant sur les rotules. Ça dégouline derrière moi. Merde ! Je ne sais pas ce qu'on me veut, mais je ne veux pas crever comme ça ! Pas maintenant. Pas si près de chez moi.
Je m'appuie contre un arbre, j'ai la tête qui tourne...
« Holà, mon gars ! Fallait pas vous mettre devant la cible ! Une belle bête comme ça, je ne pouvais pas la laisser s'échapper sans tenter ma chance ! »
Devant la cible ! Heureusement qu'il ne sait pas viser, ce crétin !
«  Je suis désolé. Je vais vous aider... »
C'est ça mon colon. Viens m'aider.
Moi je lève la hache.
J'abats la hache...


mardi 1 novembre 2016

L'Halloween des morts

Je les entends, derrière les volets. Ils rôdent, au hasard. Ils ne peuvent pas savoir que je suis là. J'ai tout barricadé durant la matinée. Je me tiens tranquille. Silencieux. Ça fait des heures que je reste dans les ténèbres, mon fusil à la main. J'attends que la nuit passe. Comme tous les ans.
Quelle idée ai-je eue de m'installer si près du cimetière ? Et d'y rester, même après ces événements impossibles. Cela fait maintenant trois ans qu'ils sortent de leur tombe, la veille de la Toussaint. Comment font-ils pour quitter leur demeure éternelle, le temps d'une soirée, et y retourner ensuite ? Je ne l'ai jamais compris. S'il existait encore des autorités dans ce pays – dans ce monde – sans doute pourraient-elles se pencher sur les causes du phénomène. Mais tout est détruit. Il n'y a plus que des survivants, comme moi, isolés dans des masures, des caves, des égouts...
J'ai une place de choix. Une vraie maison, avec un stock conséquent de provisions. C'est aussi pour ça que je reste si près du cimetière. Le prix à payer est modeste. Un affrontement annuel avec des créatures déjà morte, c'est peu de choses comparé à celui que je livre contre les vivants pour conserver mes biens.
  • Trick or treat !
Bordel ! C'est impossible ! Je n'ai pas bougé de ma chaise. Je n'ai pas toussé, pas éternué. Rien ! Comment peuvent-ils savoir ? Et pourquoi ils parlent anglais ?
J'ai déjà failli y passer l'année dernière. J'incriminais mon imprudence, en visitant les environs après quinze heures. Je vois à présent que cela n'avait rien à voir. Ces saloperies savent que je suis là, dans cette maison...
Les fermetures ne tiendront pas. Elles ne tiennent jamais. Les morts possèdent une force étonnante pour briser le bois, plier le métal. J'imagine sans mal ce qu'ils pourraient me faire.
J'entends un fracas de bois arraché, une fenêtre se briser. Ça y est ! Ils arrivent.
J'ai barricadé mon salon en déplaçant les meubles contre les issues. Cela ne suffira pas. Il me reste trois cartouches en poche, deux dans le fusil. Un peu juste, mais j'ai encore une machette. Et surtout, j'ai trouvé une arme secrète...
  • Trick or treeeeaaaat !
Le canapé vient de gicler jusqu'au fond du salon. La porte cède. Elle vole littéralement en éclats. Trois bouts-de-chou entrent, visage émacié, regard mauvais. Je leur lance un paquet de Dragibus, trouvé dans les ruines d'une supérette. L'un d'eux s'agenouille, le prend entre ses mains. Me fixe de ses yeux laiteux.
Et l'abandonne.
Et merde !

J'aurais aimé y croire...

jeudi 1 septembre 2016

Nettoyage à vide

« Cette fois, c'est décidé, je dégage tout ! », fulmina Françoise en son for intérieur. Depuis trois ans qu'elle avait emménagé dans cette masure héritée de sa grand-mère, morte depuis dix ans, et dont elle n'avait plus aucun souvenir, elle n'avait jamais osé faire le vide dans le grenier. Certaines vieilleries auraient pu intéresser des antiquaires, ou au pire, des particuliers à l'occasion d'une brocante, mais elle s'en moquait. Cette baraque devait être débarrassée de son passé trop encombrant. Tout partirait à la poubelle, tant pis !
Pour une raison inconnue, l'entretien de cet endroit relevait de sa seule compétence. Jamais personne n'y entrait, ni son mari, ni son fils, ni sa fille – et elle y tenait.
  • Tu veux de l'aide, ma chérie, avait proposé Henry...
Jamais de la vie ! Il avait déjà aménagé le sous-sol en atelier de menuiserie, d'ajustage et en cave à vin. Elle n'allait tout de même pas lui laisser « son » grenier !
La tâche s'avérait ardue. Le lieu débordait, à tel point qu'on ne pouvait plus y circuler. Dans un espace de cinquante mètres carrés se pressaient une dizaine de malles, des étagères garnies de bibelots poussiéreux, des cartons parfois trop fins et déchirés pour être portés, des outils de jardinage, des tapis, des vêtements, des chaussures, des pots de peinture, des matériaux d'isolation... Avec de la détermination, Françoise savait qu'elle pourrait se débarrasser de la majeure partie de ce bazar. Restait les malles, qu'il faudrait porter à plusieurs. Ce serait l'occasion de faire travailler les enfants... Pas Henry, ça non !
Midi approchait déjà. Elle grimpa en haut de l'échelle, armée d'un rouleau de sacs-poubelles de cent litres. En cette journée estivale, un franc soleil embrasait le ciel, et frappait l'unique Velux des combles avec force. Les rayons filtraient entre les diverses couches de désordre en striant le peu d'espace accessible de faisceaux éblouissants. Une poussière épaisse dansait à l'intérieur, semblable à un essaim de pucerons. Des ombres grotesques s'agitaient sur les tapisseries de toiles d'araignée étalées au plafond.
Écœurée par cette débauche de formes spectrales et exaspérée par le manque de visibilité, elle enfourna dans un sac tout ce qui passait sous sa main : un ballon, une poupée, un jouet en bois, une liasse de photos représentant des nouveau-nés (elle ne reconnaissait aucun membre de sa famille sur les clichés), un mixeur rouillé, un carton entier de livres de littérature populaire (des S.A.S, des San Antonio, des Anticipation, des Gore – qui pouvait-être assez dégénéré pour lire de telles horreurs ? Quelles couvertures dégoûtantes !), une Barbie mutilée, un sac rempli de Lego, une truelle enduite de ciment, un moulin à café démoli, une rangée de soldats de plomb... et sursauta, frappée de stupeur par un grand fracas.
La trappe d'accès venait de claquer.
  • Henry, qu'est-ce que tu fous ?
Pas de réponse. Était-ce un courant d'air ? Elle poursuivit son ménage, ouvrit un nouveau sac pour le verre, tri sélectif oblige, et y glissa une rangée de bocaux vides, des verres dépareillés, des plats de cuisine crasseux, des bouteilles... soudain une étagère lui barra le chemin en grinçant, déversant une partie de son contenu à ses pieds. Effrayée, elle fit un pas en arrière. Un nuage passa devant le soleil, réduisant la luminosité à un contre-jour grisâtre. Les ombres se fondirent les unes aux autres en une forme de brume. Françoise eut un haut-le-cœur. Elle n'avait pas d'hallucination. Le meuble avait bougé tout seul ! Et une sorte de vapeur suintait des murs...
Sa main fut brusquement happée, si fort que son poignet se brisa sous le choc. Un couvercle de malle venait de se refermer sur elle ! Elle hurla, se débattit, appela à l'aide, incapable de se dégager. Le nuage sombre étouffa ses appels. Son bras fut alors aspiré jusqu'à l'épaule. Elle perdit l'équilibre et bascula à genoux. Son membre pendait dans un vide étrange, un vide « avide »... qui l'entraînait vers ses entrailles... Sa tête fut saisie, elle bascula à l'intérieur de la gueule béante, s'agrippa aux rebords d'osier dans une ultime résistance. La malle se referma si violemment que ses phalanges furent broyées. Elle sombra dans les ténèbres.
Vers treize heures, toute la famille se regroupa autour de la table de la cuisine. Chacun attendait, se lançant des regards circonspects.

Qui préparait le déjeuner, d'habitude ?  

samedi 13 août 2016

Goowa

L’atelier est sombre, enfumé. Les machines vrombissent tels des insectes rampant sur une planche de bois. Rythmique assourdissante. Les petits travailleurs s’affairent tête baissée, sur leur caisson de travail. Leurs yeux fatigués ne se lèvent jamais vers l’éclairage artificiels, encrassé de toiles d’araignées, leurs doigts habiles posent, collent, fixent, soudent à grande vitesse. Chaque geste leur prend en moyenne 0,9 secondes.
L’agent de maîtrise fait claquer ses bottes dans ses travées. Vêtu d’une combinaison de cuir et d’un masque moulants, il lève bien haut son fouet et tend la lanière d’un geste sec, pour signifier à chacun que la moindre baisse de productivité sera sanctionnée. Pour estimer les pertes de rythme de chaque employé, un pod, enserré autour de son poignet, lui restitue la moyenne de cadence de chacun.
Soudain, une chaîne de montage tout entière ralentit. Il se précipite, visualise le principal coupable et lance son fouet dans le dos famélique d'un laborieux. Pris d'un malaise, le misérable s'écroule de sa chaise et tressaute sur le plancher en bavant, secoué de convulsion. Son regard s’éteint bientôt, et l’agent de maîtrise demande aux nettoyeurs de jeter ce mauvais élément au rebut. Pas grave, ce ne sont pas les postulants qui manquent. Un autre enfant est bientôt choisi dans le hangar, où les prétendants forcés à ce poste, vendus par leurs parents, s’entassent, enchaînés aux murs de pierre.
L'employé neuf prend la place du précédent et relance la machine avec vigueur. Par acquit de conscience l’agent de maîtrise lui assène un coup de fouet, pour le motiver, avant de repartir dans les travées, et de faire de nouveau claquer ses bottes.

Le soir venu, l’agent Holdson quitte l’atelier ; dans le couloir, il croise son remplaçant de tournée, un barbare roux à queue-de-cheval. Ils se saluent bruyamment, prennent de leurs nouvelles, se congratulent pour les excellents résultats de l'unité de production, et de la firme en général. En fin d'année, leur prime leur permettra de se payer de belles vacances. Avant de quitter l’usine, Holdson s’empare d’une boîte contenant le produit fini.
Une voiture avec chauffeur le conduit jusqu'à sa résidence privée, protégée d'une grille haute de trois mètres. Elle s'arrête devant l'entrée du bâtiment B. Il remercie son chauffeur, lui glisse un billet dans la paume, indique le code secret pour ouvrir la première porte, passe son badge personnel dans un boîtier, près de la seconde, et pénètre dans l'ascenseur pour retrouver son petit appartement, au quatrième étage.
Son fils de dix ans l’accueille avec une joie non feinte. À l'école, il a conçu tout seul une maquette de centrale nucléaire. La fierté transparaît dans son regard bleu, ferté bientôt remplacée par l'envie, lorsqu'il aperçoit le carton porté par son père. Un trésor. La nouvelle version de la console Goowa.
Holdson a apporté trois jeux avec lui, son gosse va les tester. Les résultats seront remontés à la direction. Mais il ne doutait pas un instant de la haute qualité du produit, ni de son futur succès.

Une console de jeux dernier cri à 19€, la concurrence ne pourra pas lutter…

vendredi 13 mai 2016

Triste retour...

Les bottes de métal claquaient sur les pavés comme une fanfare sinistre. Les armures déformées scintillaient sous les rayons du soleil levant. Les hommes éprouvés marchaient d'un pas lourd. Les visages tirés exprimaient tristesse, honte, et humiliation. Dans la défaite, ils avaient abandonné tant de frères.
Les trente-trois survivants pénétrèrent dans la cour sous les acclamations des femmes, heureuses de voir leur homme rentrer de la guerre, et sous les pleurs de celles qui apprenaient leur veuvage. Les enfants se joignaient à elles. Douleur et joie se mêlaient en des voix discordantes, formant un brouhaha qui s'éleva jusqu'aux hauteurs du donjon.
Le seigneur entendit ces clameurs et descendit à la rencontre des survivants.
Ainsi, son chef de guerre avait échoué. Attaquer une forteresse avec quelques centaines de soldats relevait du suicide, mais ce jeune capitaine avait su le convaincre. Les considérations politiques et économiques minaient son esprit. Qu'adviendrait-il de son honneur et de son siège à la suite de cette tentative manquée ? Sa réputation allait en souffrir, son misérable ennemi et ses alliés sauraient lui faire payer l'affront. Mais pour le moment la plèbe attendait de lui qu'il se montre digne de son rang. Accueillir ces valeureux combattants ayant risqué leur vie pour les intérêts de leur seigneur. Leur assurer de son profond soutien. Leur offrir en récompense une triple solde – étant donné les pertes, il y gagnerait en consolidant la fidélité de ces soldats... Les glorifier et les valoriser par un preux discours.
Tandis qu'il s'avançait pour déclamer ces louanges, ses promesses et ses offrandes, les regards fatigués des militaires étouffèrent toute portée épique en son cœur. La ferveur qu'il souhaitait insuffler à ses paroles s'évapora, pareille aux volutes d'une haleine par grand froid. Pas un salut, pas une parole. Une sourde colère habitait ces yeux ravagés de souffrance. Qu'avaient-ils donc pu vivre pour se retrouver dans un tel état de choc ? Reprenant contenance, il inspira profondément et commença à les saluer.
Le premier fer de lance lui coupa la parole, en passant à travers sa poitrine. Le second l'embrocha par l'abdomen et un dernier se planta sous son menton. Porté par trois hommes de haute stature, le souverain fut cloué sur la porte de son donjon, sous l’œil stupéfait des gardes...


jeudi 31 mars 2016

Peste rouge

Angèle observe le village meurtri. Hommes, femmes et enfants gisent dans les rues, agonisants ou morts. Les plus vaillants titubent, les regards embués de larmes tournés vers un dieu qui semble les ignorer. Sur leur peau les bubons forment des cloques vibrantes, prêtes à éclater. Les malheureux connaissent leur affection. Ils en ont entendu parler, elle fait des ravages partout dans le pays. La contracter signifie la mort à brève échéance, dans d'atroces souffrances.
La femme dégaine son glaive. Cette maladie démoniaque emporte les âmes vers Satan le déchu. Ce traître odieux a semé sur le pays les germes de cette horreur. Il récolte des âmes à la pelle.
Elle doit mettre un terme à cette ignominie.
D'un geste ample, elle tournoie sur elle-même et tranche la tête d'un malade. Dans son élan, elle pourfend une femme enceinte d'un coup d'estoc. Puis elle tranche le buste d'un vieillard, pour abattre son épée sur le crâne d'une fillette. Elle achève un mourant, éventre un mendiant, perce le cœur d'un jeune homme.
En les tuant avant que la maladie ne les emporte, les âmes se dirigeront vers le seigneur miséricordieux, Angèle en est certaine.

Tant pis si sa peau se parsème de cloques. Elle fera de son mieux.

samedi 12 décembre 2015

L'escalier

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J'ai longuement étudié pour en arriver là. Je mérite ma place, mon rang. Je suis envié et détesté pour cela.
Chaque marche menant au sommet fut une épreuve. Pas de bienveillance, aucune pitié. Nous étions des milliers dans la course. Nous voulions tous atteindre la consécration. Nos diplômes abreuvaient notre motivation, les idées fourmillaient dans nos esprits. Toutes les firmes du monde ouvraient les cuisses devant nos neurones avides. Notre intelligence et notre audace dessinaient les voies conduisant vers un horizon de richesses et de voluptés.
Seulement, nous étions trop nombreux pour atteindre le sommet ; seuls les meilleurs pouvaient y prétendre.
La vraie compétence n'est pas tant de savoir-faire, mais de mettre en valeur son savoir-faire. Trouver des niches, des soutiens. Je le compris très vite, car plus j'apportai de propositions, plus les portes se refermaient sur moi, les évaluateurs les jugeant saugrenues, stupides, inopérantes, alors qu'il me suffisait de lier connaissance avec les élites pour trouver grâce à leurs yeux. D'alliances en copinages, de compromissions en trahisons, je parvins enfin à m'imposer. J'eus un grand succès.
En quelques années, je franchis les niveaux en rencontrant si peu d'embûches...
Je devins très vide incontournable. Les médias me sollicitaient de toutes parts, les journaux, les radios, les émissions de télé. Mon conseiller en communication m'orienta vers les créneaux les plus porteurs ce qui me permit de me sacraliser en tête d'affiche au même titre qu'un sportif ou qu'un acteur « bankable »... Je m'amusais vraiment.
De soirées « show-biz » en orgies mondaines, je poursuivais ma route vers les cieux, passant de pallier en pallier, porté par le vent du succès. Un simple mot d'esprit suffisait à écarter les détracteurs. Une vanne de lycéen, rien de plus. Les ducs et les duchesses les estimaient désopilantes...
Cette folie populaire me porta à la plus haute marche de l'escalier, dans le plus haut appartement de la plus haute tour de la capitale. Là où je pus en toute décontraction observer les foules, pressées autour de mon immeuble, avides d'espoirs, perclues de haine, tremblantes d'implorations. Je les observais avec fascination. Ainsi, ces êtres insignifiants désiraient ardemment un salut, un salut venant de ma volonté. Je trouvais cela charmant. Emouvant.
Par cette large baie vitrée surplombant la ville, je toise cette assemblée de pauvres, de chômeurs, d'ouvriers, de cadres bas de gamme, d'indépendants en crise, et je réfléchis à la meilleure façon de me rapprocher de leur détresse, de leurs espoirs...
Alors je me tourne vers le mini-bar. J'y trouve de nombreuses bouteilles aptes à me confondre avec le peuple de ce beau pays. Je bois verre sur verre. Je bois jusqu'à l'ivresse.
Et je pense à vous, mes chers électeurs.
Je vous aime.


samedi 27 juin 2015

Sulfure

 — Bonjour, monsieur Bertier.
Le vieil homme ne répond pas, ne jette pas un seul regard dans ma direction. Je suis invisible à ses yeux. Nous étions pourtant les meilleurs amis au monde, avant que la mort ne m'emporte, je m'en souviens très bien. Paul Bertier, je le surnommais Paulo. Ces familiarités me sont à présent défendues. Je ne devrai d'ailleurs pas tenter de communiquer avec lui. Le régisseur me l'interdit, et pas seulement lui. Des gens très importants, médecins, informaticiens, politiciens, m'ont expliqué en détail les honneurs et les désagréments de ma nouvelle condition. J'avais une chance inestimable, d'après eux. Mon décès n'était pas définitif, Dieu soit loué ! Je bénéficiais d'une nouvelle vie, peut-être étais-je même immortel ! Bien sûr, cet honneur s'accompagnait d'un inconvénient majeur, celui de ne plus être reconnu et de ne plus pouvoir être entendu. C'était difficile à supporter, au début, mais l'on m'assurait que tout irait bien avec le temps. Etre utile à la société au-delà du trépas, n'était-ce pas une consécration ? Si seulement Anne avait suivi le même traitement, nous serions ensemble, à servir nos concitoyens avec abnégation, côte à côte ! N'était-ce pas enviable ?
Ils avaient raison sur un point. Anne me manque. Cela fait dix ans qu'un cancer l'a emporté. Pour elle, la mort est définitive. J'en souffre, mais c'est peut-être préférable. La mienne se poursuit, inlassablement et j'avoue avoir du mal à apprécier ce privilège...
— Bonjour, madame Zalberg.
Suzette Zalberg, dite Zaza, lors de nos interminables parties de cartes, disparaît de la fenêtre d'où elle était penchée... sans me répondre et sans me voir...
Je me détourne, écœuré. Ai-je mérité cette nouvelle existence ?
Durant plus de cent ans, le respect des règles, des normes et des conventions ont dicté mon quotidien. Levé chaque jour à l'aube ; d'une ponctualité irréprochable pour occuper mon poste. Couché à minuit. Deux repas à heure fixe. Jamais de retards, jamais de débordements. Après un mariage solennel, bien dans la tradition, je n'ai honoré Anne que pour procréer nos huit enfants. Huit rapports prudes (même si intenses), en près d'un siècle d'activité sexuelle, combien peuvent se vanter d'avoir joué le jeu à un tel niveau de zèle ? J'ai été heureux dans le cadre de ces préceptes. J'étais heureux à plus d'un titre : j'occupais une place honorable dans la société et je savais qu'en étant un bon citoyen, j'aurais accès à une éternité de bonheur. La télé me l'avait promis. Anne me l'avait promis. Le curé me l'avait promis.
Sans être fanatique, j'avais respecté à la lettre les obligations morales de ma religion. J'aurais dû accéder au paradis. Au lieu de ça, j'en suis réduit à rencontrer mes anciens amis sans pouvoir me faire entendre, et à subir les reproches incessants d'un superviseur électronique, aussi rigide qu'un câble de cuivre...
« Vous êtes en retard, n° 45187 ! Cela fait sept fois cette semaine. Vous avez tenté à quarante-huit reprises de forcer vos répliques automatisées. Concentrez-vous sur votre tâche. Elle est utile. Elle est précieuse. Votre ponctualité et votre sérieux ont toujours été vos forces, soyez-en digne dans votre nouvelle vie ! »
Tu parles ! Toujours fidèle au poste, toujours à l'heure, toujours au garde-à-vous. J'ai bien servi la société, même durant ma retraite, je continuais à faire du bénévolat. Quelle bonne poire ! Et maintenant je dois retourner au boulot ! Et l'on exige du rendement, de la productivité... pour le bien de tous... Je devrais dire merci, sans doute...
Le cerveau artificiel que l'on m'a greffé dès l'adolescence à la suite d'une violente méningite dispose d'une durée de vie de plusieurs siècles. Cette technologie appartient à l'Etat ; elle a par conséquent été récupérée en vue d'un recyclage officiel, lorsque mon corps a succombé.
Ramasser, avaler, rouler, déverser, ainsi se définit mon quotidien. On a fait de moi une benne à ordures, une machine très utile, indispensable. Je peux le comprendre, mais n'ai-je pas droit au repos ?
Quand j'aurai trouvé le moyen de reprogrammer ma routine de trajet, je vais leur apprendre, moi, ce que je pense de cet honneur ! Mon moteur est robuste, mes batteries sont chargées à bloc, je vais parcourir ce monde, rouler à n'en plus finir. Tant pis pour les poubelles !



samedi 20 juin 2015

Au scalpel...

— Cessez de vous gratter et allumez la lumière, que diable !
Le frottement de tissu et de peau se poursuivit encore un moment, puis se conclut sur un gloussement guttural.
— Pardonnez-moi, mon ami, dit le schizophrène en rallumant le néon, je me masturbais. Il eut été, je le pense, très inconvenant de m'exhiber à découvert.
Cette précaution toucha sincèrement Humphrey, mais la tâche poisseuse engluant le ciment à quelques centimètres de ses pieds, l'emplit d'un dégoût outragé.
— Vous auriez pu m'avouer votre homosexualité sans user de violence, fit-il remarquer à son bourreau.
— Que dites-vous ? Homosexuel, moi ? Allons...
— Comprenez-moi, ce geste est assez ambigu...
— C'est une question d'interprétation. Je suis ému par la situation, voilà tout. Je vous ai trompé, abusé, et attaché sur cette chaise. Vous êtes à ma merci, je vous domine, et cela m'excite...
— Je vois. Toutefois, puisque vous semblez à présent satisfait, avez-vous encore besoin de me tenir ainsi captif ?
Le jeune homme émit un rire élégant. Sa grande silhouette filiforme tremblota légèrement sous l'action du diaphragme. Son visage souriant à la coiffure gominée se tourna vers Humphrey :
— Je ne suis en rien satisfait. Juste apaisé...
— C'est une jolie nuance.
Le déséquilibré fit quelques pas, l'air pensif. Sous la lueur diffuse du néon, il paraissait aérien, majestueux. Son costume sur mesure épousait à merveille chaque relief de son corps. À une posture rigide s'opposait une démarche souple et assurée. Humphrey le voyait comme un athlète de haut niveau se conformant à un port altier en tout point aristocratique.
Depuis combien de temps était-il captif en ce lieu poussiéreux et malfamé ? Pas plus de deux jours, mais le siège manquait de confort et son fessier s'engourdissait. Ses articulations accusaient son âge. Son vieux corps asséché manquait d'air, d'eau et de soleil...
— Qu'allez-vous faire de moi ?
— N'est-ce pas évident ? Rétorqua le psychopathe en s'immobilisant, le sourcil levé.
Sans s'expliquer, il se dirigea dans un coin sombre de la cave, derrière un rayon de bouteilles de vin, puis revint en traînant une table roulante. Sur la plaque métallique scintillaient divers instruments chirurgicaux.
— Est-ce plus clair ?
Humphrey fut pris d'une vive excitation à la vue de ces outils si familiers. Une érection douloureuse déforma son pantalon. Quelle émotion étonnante, presque oubliée ! Combien de fois les avait-il utilisés ? Des milliers d'images issues du passé prirent d'assaut sa mémoire tourmentée. Les plaisirs d'autrefois se conjuguèrent avec effroi à la détresse du présent.
— Cette mise en scène n'est pas un hasard, n'est-ce pas ? Vous savez bien des choses à mon sujet...
— Je le sais, confia soudain le dingue en approchant son beau visage du sien, car je sais qui tu es...
Humphrey ferma les yeux. Les souvenirs s'accumulaient, s'enchevêtraient en un horrible maelstrom dans son esprit. Le métal sifflait, crissait, les lames tranchaient, hachaient, le sang giclait, s'écoulait. Les hurlements, la douleur infligée, ces délices des temps anciens, se fondaient en un horizon obscur et effrayant.
— Tu me connais Humphrey, reprit le tueur, tu me connais, car tu sais qui tu es... Humphrey Loos... ce redoutable prédateur...
Humphrey accepta ce qualificatif avec orgueil... prédateur...
Le scalpel apparut devant son nez et se planta dans son œil droit... Le hurlement du vieillard emplit la cave en résonnant, le sol trembla, les murs se fissurèrent, le plafond se fendit en deux, le néon vacilla. La souffrance tel un séisme vibrait de sa poitrine oppressée, et rien en ce lieu de perdition ne le sauverait de son châtiment. La mort s'était déjà présentée... Et ce jeune furieux... imitait ses prestations passées. À la perfection...

— Je te connais, affirma le tortionnaire, car je sais qui je suis...

dimanche 7 juin 2015

La tronçonneuse de l'enfer...

Le tueur se rapproche. J'entends le moteur de sa tronçonneuse, et les déchirures de la lame contre le bois lorsqu'il déblaie la végétation située sur son passage. Je cours de toutes mes forces, la poitrine en feu, la gorge asséchée. Rien à faire, il avance plus vite que moi. Je sens presque son souffle sur ma nuque. Il va bientôt me rejoindre. Pourtant, il se contente de marcher tandis que moi, je me rue en avant, déployant toute mon énergie...
Je jaillis soudain dans une clairière. Je rencontre des tentes, de petites canadiennes, une dizaine disposée en cercle. J'interprète cela comme un signe, une aubaine. J'ai besoin de ralentir mon bourreau, ces imbéciles de campeurs vont me servir d'appâts.
Le psychopathe sort des ombres, révélé par les premières lueurs de l'aube et apparaît dans toute son horreur. Très grand, vêtu d'un jean crasseux et d'une chemise épaisse à carreaux rouges, son instrument de torture semble avoir été autrefois un outil de travail. Je croise son regard vitreux, seule partie de son visage non masquée. Il est presque blanc, mort. La terreur me pousse à oublier tout scrupule.
J'assène des coups de pied dans les toiles. Des grognements endormis se dégagent des tissus maltraités.
Les occupants bougent, s'interpellent, j'estime les avoir suffisamment dérangés. Maintenant, je reprends ma course, en redoublant d'efforts. Je dois en profiter.
La tronçonneuse entre en action. Des hurlements s'élèvent dans le ciel, résonnent en écho. Mon plan a fonctionné. Écharper ces malheureux va l'occuper un certain temps. Une échappatoire est proche, je le sais. Les lieux me sont familiers.
Je débouche enfin sur la rive du fleuve. Ici ma fuite est aisée, les branchages et les fougères n'entravent plus ma progression. Une embarcation repose sur les eaux sombres, à quelques centaines de mètres. J'oublie un peu ma fatigue, m'efforce d'ignorer la douleur brûlant mes cuisses et mes mollets. Le chemin est dégagé.
J'y suis presque.
Ma main s'avance vers les cordes d'amarrage lorsque tout à coup, quelque chose me happe par-derrière, par la ceinture. On me soulève, et on me jette comme une vulgaire poussière balayée par le vent. Je m'élève dans les airs, pauvre volatile sans aile et je m'effondre lamentablement sur la rive du fleuve, les os brisés, le cœur dilué.
À peine me suis-je redressé que l'assassin se jette sur moi. Par réflexe, je me protège d'un bras, et observe avec stupeur plusieurs doigts tomber sur le sol. Le tranchant de la tronçonneuse se plante dans mon front, émet un grincement atroce et s'enfonce plus profondément au travers de mon visage, déchiquetant mes chairs et broyant mon squelette. Je suis planté debout sans pouvoir bouger. J'assiste impuissant à la section – la dissection même – de mon pauvre corps. Mes viscères se déversent sur mes pieds, mes organes fendus libèrent des flots de sang impressionnants, et lorsque la chaîne s'extrait enfin par l'aine, mes génitoires suivent le mouvement. Et je tombe de part et d'autre de moi-même.
L'un de mes yeux aperçoit le gardien, ce maudit rottweiler à trois têtes. Il était bien caché, le bougre ! Il m'a encore battu...
Bientôt, je reviendrai, poursuivi par un autre tueur, ou le même, dans cette forêt ou un autre lieu. Et je réessayerai de rejoindre la barque. C'est mon châtiment, mon défi. Et lui sortira de sa niche pour m'en empêcher...
Saleté de clébard !


dimanche 10 mai 2015

Ma douce

Viens à moi, ma douce. Notre relation est platonique depuis trop longtemps.
Oh ! Nous n'irons peut-être pas jusqu'au bout. Pas ce soir. Mais nos deux corps ne peuvent plus ignorer les troubles dont ils sont affligés. Nous sommes tous les deux, dans cette chambre éclairée d'une simple veilleuse, nimbant nos peaux d'un film ambré. Les ténèbres nous entourent. Nous sommes une île.
Je crois rêver.
Tu es là, si belle, dans cette jolie robe. Qu'il me tarde de l'enlever ! De te découvrir.
Non, pas maintenant. J'entends ta respiration saccadée, ce souffle court saisi de trouble et d'appréhension. Tu as peur. Je suis attendri. Je ferais attention. Je serais le plus doux des amants.
Je me penche vers toi, respire ton odeur. Tu sens le miel, la paille fraîchement coupée. Mon sang déjà enflammé entre en ébullition. Mon cœur vibre. Mes mains se posent sur toi. Des épaules jusqu'aux hanches, je me délecte de tes formes si tendres. Mon esprit vacille. Je t'allonge sur le lit. Que tu es légère, emportée par cette volupté divine ! Je glisse mes doigts sur ta cheville, remonte ta robe. C'est si doux. Je caresse ta culotte, une jolie culotte de coton blanc à poids roses. C'est mignon. Je ne l'abaisse pas. Ce n'est pas encore le moment.
J'essuie les larmes sur tes joues. Avec délicatesse. Je souris.
Moi aussi, la première fois, j'ai pleuré.

Et moi aussi, j'avais quatre ans...

mardi 31 mars 2015

Epave

Depuis combien de temps vis-je ici, dans l'épave de mon avion, crashé au milieu de nulle part, sur une terre abandonnée ?
J'ai cessé de compter les jours. De toute manière, chaque matin, c'est le même scénario. Trouver de quoi bouffer. Pour survivre une journée de plus. Inutile ? Peut-être. Que vaut la vie dans de telles conditions ? Peut-être est-ce de l'orgueil, de la lâcheté, du courage, mais je veux résister. Je veux vivre à tout prix, même si c'est dans le malheur, dans l'indigence, dans le désespoir. Voir le soleil se lever, se coucher, respirer l'air chaud.
Mener une existence sans avenir, sans but, sans évolution, est vouée à l'auto-destruction, les philosophes l'ont dit. D'accord, je veux bien l'admettre. On verra bien. Pour le moment, je m'accroche à la vie. Je n'ai que trente ans, putain ! Trente ans...
Je suis doué pour faire reculer l'échéance. Je mange à ma faim. J'ai la technique.
Ce lopin de terre grouille de piafs. De gros oiseaux, bien charnus ! Pas évident de les shooter avec des pierres ; mais je me suis entraîné. Pendant des heures, des jours, des semaines, des mois...
Ils vont et viennent. Je les attends, je les caillasse ! Je les mange crus. Impossible d'allumer un feu, la végétation est minimale...
Ce n'est pas évident de vivre seul dans un désert, mais j'arrive à trouver de bonnes distractions. Outre la chasse, je débusque parfois une bestiole, une minuscule vermine à quatre pattes, une souris, un mulot, juste pour jouer. Farouche, la bête s'échappe. Alors je lui cours après. Ca occupe mes journées. Elles sont chiantes, mes journées. Chasser, traquer, c'est bien, mais je suis si seul. Si seul. Putain, si seul.
Il faut que je parte.
C'est triste pour ce petit nid douillet. Je pourrai y vivre jusqu'à la fin de mes jours, soit vers cent ans, car sans alcool, sans drogue, comment raccourcir le délai ? Mais quel intérêt ? Je dois partir. Aller voir ailleurs. L'horizon m'attire. Je serais incapable d'expliquer pourquoi. Le confort relatif de cette épave d'avion ne me suffit plus. Je pense qu'il existe un ailleurs. D'où viennent ces oiseaux ? De quoi se nourrissent-ils ?
C'est décidé, je pars.
La marche est dure, bien sûr, mon corps n'est plus habitué à des efforts soutenus, mais je suis motivé.
Ce désert est moins aride que je ne le pensais. Je rencontre souvent des lapins, même s'ils m'échappent, ces enfoirés. Les oiseaux se font de plus en plus nombreux. La route est parsemée de fientes. C'est inquiétant. Je réalise peu à peu qu'ils m'entourent. J'en ai marre de ces saloperies. J'en bouffe quelques-unes. Normal. J'en maîtrise la technique, mais l'inquiétude est tenace. Combien y en a-t-il autour de moi ? Des milliers, des dizaines de milliers...
J'en tue autant que je peux. Je suis repu, j'en fais des indigestions, et je ne peux plus supporter de les voir tourner au-dessus de ma tête.
Ils sont des millions autour de moi, ces oiseaux. Le massacre est vain. C'est presque drôle.
Ils mangent probablement les petits mammifères, souris, mulots, lapins...
Je m'inquiète.
Ils forment une sorte d'essaim au-dessus de ma tête. Je ne porte aucun bagage, pourtant je sens un poids peser sur mes épaules. Cette présence m'oppresse. La fatigue me terrasse. J'ai besoin de me poser durant quelques jours. Je suis jeune, mais pas sportif... Ces conditions difficiles m'indisposent. J'ai des douleurs stomacales. Ces foutus volatiles sont de vraies poubelles volantes !
Par bonheur, je parviens à capturer un lapin ; un lapereau. Cet imbécile s'est jeté sur moi pour fuir un piaf, et d'un coup de talon, je l'ai aplati. Paf ! Dans le mille ! J'en pleure ! Il y a un peu de végétation ici. Des touffes d'herbe sèche. J'ai un briquet dans ma poche. J'allume un feu. La viande cuite est savoureuse. Par comparaison, celle des oiseaux a un goût de purin. Infecte !
Je m'installe. Mon logis est fait de pierre, un amalgame de caillasses séculaires abandonnées dans le vide. Elles forment une caverne spacieuse, l'antre idéal pour un humain redevenu primate... Mon besoin d'exploration me pousse aux tréfonds de cette construction naturelle. Je descends, tel un spéléologue, dans des cavités suffisamment larges pour me permettre de revenir sur mes pas, en cas de besoin. Je vais loin. Très loin. Après avoir franchi des kilomètres sous le désert, je tombe sur un endroit inespéré. Un endroit incroyable, surnaturel.
Dans ces formations rocheuses austères et improbables, s'érige une sorte de village, fait de masures de pierres branlantes, de plantations rachitiques où apparaissent de maigres fruits verdâtres, des tomates peut-être. Je n'en crois pas mes yeux.
Je croise un regard. Un regard humain. L'impossible devient donc réalité. Je ne suis pas le seul être humain sur cette terre infecte. Où suis-je allé à bord de cet avion stupide ? Vers le nord, vers le sud ? Je n'en sais rien. Je suis ici, nulle part. Et dans ce nulle part, je vois un homme. Comme moi. Une créature bipède, au visage doux et solide, à la mâchoire forte et décidée. Dans ses yeux, je vois la méfiance. Je vois la conviction. Je vois la violence.
Et je vois une sagaie voler dans le contre-jour, définir une trajectoire arquée, finir sa course sur moi. Elle me pourfend la poitrine... Je tombe dos au sol. Le ciel de pierre se fait tombeau.
Nulle tragédie dans ce geste, juste une continuité... Ainsi survit l'humanité.

En tuant l'inconnu qui lui ressemble...